MaroQueens
6 Février 2026
Intissar Haddiya, médecin néphrologue, professeure de médecine et romancière, met en scène, dans son nouveau roman « L’écran des illusions », une médecin quinquagénaire, rationnelle et socialement installée, dont la vie bascule lorsqu’une relation virtuelle apparemment bienveillante se révèle être une arnaque affective sophistiquée. Inspiré de faits contemporains, le roman interroge les ressorts psychiques de la manipulation numérique, la solitude sociale et la difficulté à rompre lorsque l’illusion s’est installée. L’autrice revient sur la genèse du livre et sur les mécanismes à l’œuvre derrière ces pièges émotionnels.
Impossible de ne pas vous poser cette question : votre roman a-t-il été inspiré, même indirectement, par l’affaire Anne, cette Française escroquée par un faux Brad Pitt, affaire très médiatisée et qui a profondément marqué l’opinion publique en France ?
Ce n’était pas une source d’inspiration directe. J’ai bien sûr vu cette affaire dans l’actualité, comme tout le monde, et je l’ai trouvée profondément triste. On se dit qu’à un certain âge, avec un minimum de discernement, cela ne devrait pas arriver… et pourtant. Mais j’ai entendu et lu de nombreuses autres histoires, parfois encore plus dures. Il y a eu, par exemple, le cas d’une jeune femme indienne en Grande-Bretagne, parmi tant d’autres. L’histoire d’Anne est déjà très éprouvante, mais elle est loin d’être isolée. Aujourd’hui, ce type d’escroquerie est malheureusement devenu monnaie courante. Mon inspiration vient donc de la réalité au sens large : de mes lectures, de mes observations, de mon métier de médecin, qui amène des personnes à se confier à moi, mais aussi de mon entourage. C’est l’ensemble de ces expériences qui m’a permis de clarifier ce que je voulais raconter et, surtout, ce sur quoi je voulais alerter.
Qu’est-ce qui explique, selon vous, que des personnes en apparence équilibrées, rationnelles et menant une vie organisée puissent tomber, parfois de manière très similaire, dans ce type d’arnaques affectives ?
C’est effectivement une question centrale. J’ai tenté d’y apporter une réponse à travers mon personnage. L’un des éléments essentiels, c’est la solitude sociale, l’isolement. Mon héroïne est seule. Vue de l’extérieur, sa vie semble presque parfaite : elle est médecin, appréciée, organisée, maîtrisée. Tout paraît sous contrôle.
Mais derrière cette apparence, il y a une profonde solitude. C’est précisément ce qui fait d’elle une proie idéale pour des manipulateurs et des escrocs. À travers ce personnage, j’ai voulu raconter cette réalité silencieuse qu’est la solitude sociale. Nous vivons aujourd’hui dans une société où l’on n’a jamais été aussi entouré, et en même temps aussi seul. Il y a des gens autour de nous, mais moins de liens profonds. C’est un phénomène de plus en plus visible, et cela peut expliquer, en partie, ce type de vulnérabilité. Il faut aussi ajouter un autre facteur déterminant : les manipulateurs disposent désormais de technologies extrêmement avancées. Elles permettent des formes d’arnaques qui étaient impensables il y a encore quelques années, voire quelques mois. Dans le roman, j’évoque d’ailleurs, de manière simple, certains usages de l’intelligence artificielle qui rendent ces pièges particulièrement crédibles. Rien, chez le docteur C., ne laissait présager ce qui allait lui arriver. C’est sans doute là que réside la force — et la violence — de ces situations : leur caractère profondément inattendu.
Au-delà de l’isolement, existe-t-il d’autres mécanismes psychiques à l’œuvre dans ces relations virtuelles ?
Oui, bien sûr. J’ai beaucoup lu et travaillé sur cette question, et il est vrai que la solitude et l’isolement expliquent une large part du phénomène. Mais il faut aussi tenir compte de l’exposition permanente sur les réseaux sociaux. Nous vivons dans un univers où l’on a besoin d’être vu, reconnu, apprécié, validé. Cette quête de reconnaissance facilite, en partie, la manipulation. Beaucoup de personnes ressentent aujourd’hui ce besoin d’approbation. Dès lors qu’un individu entre en contact avec elles en utilisant les bons leviers, la manipulation devient possible. Il faut rappeler que ces escrocs ne procèdent jamais au hasard : ils observent, étudient leurs cibles avant d’agir. C’est ce que je montre dans le roman. On comprend comment le docteur C. a été repérée, analysée, puis progressivement prise dans un mécanisme extrêmement bien huilé. D’ailleurs, de nombreux lecteurs m’ont confié avoir été troublés par cette crédibilité, au point de se demander ce qu’ils auraient fait eux-mêmes à la place du personnage. L’interlocuteur connaît ses goûts, ses habitudes, ses fragilités, et agit de manière à créer une forme de dépendance affective. Elle en vient à attendre les messages, à organiser son quotidien autour de cette présence. Sans entrer dans des détails qui relèveraient du dévoilement de l’intrigue, tout est pensé pour rendre le piège indétectable. Et c’est ainsi que le docteur C., malgré son intelligence, ses diplômes et sa rigueur professionnelle, devient la victime de ce dispositif.
Du point de vue des victimes, comment expliquer que le lien ne se rompe pas lorsque l’interlocuteur, se présentant comme une personnalité célèbre, en vient à évoquer l’argent, alors même que cela pourrait sembler, de l’extérieur, un signal évident d’alerte ?
La question est légitime. À travers les chapitres du roman, j’ai justement voulu montrer à quel point l’arnaque est minutieusement construite. Tout est mis en place de façon si cohérente que même le lecteur, parfois, peine à douter. Lorsque la question de l’argent apparaît, ce n’est d’ailleurs pas sous la forme d’une demande frontale. Dans le récit, le docteur C. est progressivement amenée à se proposer elle-même pour aider. Elle est amoureuse, profondément attachée, et l’homme qu’elle croit connaître traverse, selon ce qu’il lui raconte, une période difficile. La culpabilité s’installe. Elle estime qu’aider est naturel, presque nécessaire, à ce stade de la relation. L’arnaqueur refuse d’abord, affirme ne rien vouloir, ce qui renforce encore sa crédibilité. Puis, peu à peu, l’idée s’impose : c’est elle qui ouvre la porte à l’aide financière, convaincue que c’est le geste juste à ce moment précis de leur histoire. Tout a été construit en amont pour que ce basculement paraisse logique.
C’est d’ailleurs le schéma classique de ce type d’arnaque : instaurer un climat de confiance, susciter l’attachement, faire naître des sentiments, puis amener la victime à proposer d’elle-même de l’aide. C’est cette mécanique que j’ai voulu explorer dans le roman, sans jugement, en montrant combien il est difficile de douter lorsque l’illusion est aussi soigneusement élaborée.
Par Jade Abanouas
Source : maroc-hebdo.com
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