MaroQueens
6 Février 2026
Après les crues qui ont frappé Ksar El Kébir, le Maroc est secoué, parfois fragilisé. Mais dans l’épreuve, quelque chose tient encore : le lien entre ses citoyens.
epuis plusieurs jours, je regarde les images de Ksar El Kébir sans parvenir à les consommer comme une simple actualité. Je les regarde lentement. Les rues noyées sous une eau épaisse, les maisons abandonnées dans l’urgence, les barrières dressées à l’entrée des quartiers : une ville entière mise à distance de ses habitants. Ksar El Kébir ressemble à un décor figé, vidé de ses voix, de ses gestes, de son rythme. Mais ce qui me frappe le plus ne se trouve pas forcément dans le cadre des images. Ce sont les scènes qui échappent aux bilans, aux chiffres, aux communiqués. Ces gestes minuscules qui ne cherchent ni à être vus ni à être racontés, mais qui disent pourtant l’essentiel.
À Ksar El Kébir, avant même que tout soit organisé, des voisins sont entrés dans l’eau jusqu’à la taille. Pas par héroïsme. Par nécessité. Pour aller chercher une famille coincée, porter un enfant, aider une vieille femme à sortir. J’ai vu des sacs trop légers pour contenir toute une vie, des portes refermées sans savoir si elles s’ouvriraient à nouveau. J’ai vu des gens partir sans se retourner, et d’autres rester juste assez longtemps pour s’assurer que personne ne restait derrière.
Et très vite, j’ai compris que cette ville n’était pas seule. Des voitures sont arrivées de partout. De Tanger, Tétouan, Chefchaouen. De Casablanca, Rabat, et Meknès. Des jeunes ont roulé toute la nuit depuis Fès, sans dormir, sans calculer, avec cette idée simple en tête : il faut y aller. Des associations du Sud, de Laâyoune, de Dakhla, ont lancé des collectes, chargé des camions, parcouru des centaines de kilomètres.
Des familles ont proposé d’héberger des enfants qu’elles ne connaissaient pas, parfois sans même demander pour combien de temps. Rien de spectaculaire. Juste des gestes précis, utiles, immédiats. En regardant Ksar El Kébir, je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à Al Haouz.
À cette nuit de septembre où la terre avait tremblé, où des villages entiers avaient disparu dans la poussière et le silence. Là aussi, avant les hélicoptères, avant les bilans, avant les mots, ce sont les Marocains qui sont arrivés. Des jeunes de Nador, des ouvriers d’Agadir, des médecins de Tétouan, des étudiants de Rabat. Ils ont roulé pendant des heures, parfois sans savoir exactement où ils allaient, mais en sachant parfaitement pourquoi. Ce que ces moments révèlent, ce n’est pas une image idéalisée du pays.
C’est un réflexe profondément ancré, transmis très tôt : ne pas laisser l’autre seul. Nous avons grandi avec cela. Nos parents, nos grands-parents nous l’ont appris dès l’enfance, souvent sans discours, par l’exemple. Aider, accueillir, partager. La solidarité et l’hospitalité ne sont pas des élans exceptionnels au Maroc, elles font partie de notre manière d’être.
Je ne suis pas naïve. Je sais qu’il y a aussi des abus, des comportements indignes, des prix qui flambent quand ils ne devraient pas. Mais ils ne racontent pas le cœur de l’histoire. Le cœur, c’est cette majorité silencieuse qui agit sans caméra, sans slogan, sans attente de reconnaissance. Des jeunes, des personnes âgées, des femmes, des enfants : chacun fait ce qu’il peut, même modestement. Porter, héberger, donner un peu d’eau, un repas, du temps. Et surtout ne pas rester spectateur.
Oui, les autorités ont réagi, et il faut le dire. Les alertes ont été lancées, les évacuations organisées, parfois avant même que l’eau ne déborde totalement. Cette anticipation a sans doute évité le pire. Elle s’inscrit aussi dans une histoire plus longue : celle d’un pays qui a fait, depuis des décennies, le choix stratégique d’investir dans l’eau, notamment à travers une politique de barrages engagée sous le règne de Hassan II, qui voyait dans cette ressource un enjeu vital pour l’avenir du Maroc.
Aujourd’hui, ces infrastructures sont mises à l’épreuve, remplies par des pluies abondantes après des années de sécheresse. Mais cette réalité impose aussi une leçon de prudence. Car un oued n’oublie jamais d’où il passe. Même contenu, même canalisé, même oublié pendant des années, il finit toujours par reprendre sa route. Ce qui s’est produit à Ksar El Kébir, comme ce fut le cas à Safi il y a quelques mois, nous rappelle que la nature a sa mémoire, et que l’aménagement humain ne peut jamais totalement l’effacer. Dans les moments où tout menace de se fissurer, il y a pourtant une chose qui, décidément, tient encore. Et c’est peut-être là, dans ce réflexe simple de se serrer les coudes, que réside la part la plus solide de ce pays.
Par Ibtissam El Miri
Source : maroc-hebdo.com
FM
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