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Fawzia Talout Meknassi : “Nous n’avons pas réussi à mobiliser les hommes pour notre cause”

Fawzia Talout Meknassi : “Nous n’avons pas réussi à mobiliser les hommes pour notre cause”

Journaliste, écrivaine et militante des droits des femmes, Fawzia Talout Meknassi retrace dans Brises et vents, Marocaines engagées un siècle de luttes pour l’émancipation féminine au Maroc. Nominée au prix Nobel de la paix en 2005 et reconnue par l’ONU, elle met en avant des parcours inspirants et analyse les combats toujours d’actualité.

Brises et vents, Marocaines engagées retrace près d’un siècle de luttes pour l’émancipation des femmes au Maroc. Votre livre montre à quel point ces combats sont anciens tout en restant d’actualité. Selon vous, quelles sont les luttes qui restent encore inachevées aujourd’hui ?


Dans mon livre, je parle des « mouvements d’émancipation de la femme marocaine » et j’explique pourquoi j’emploie cette expression. Oui, quelle fut grande ma surprise de découvrir que déjà en 1946, le mouvement des femmes marocaines, dit Akhawat Essafa, revendiquait, ce que nous continuons à revendiquer aujourd’hui. Avec toutefois un bémol important : elles étaient soutenues par le mouvement des nationalistes et chose incroyable, soutenues également par l’université Al Quaraouine. Ce soutien manque crucialement aux revendications des femmes marocaines actuellement. Et c’est précisément, ce qui reste inachevé pour les femmes de cette génération. Nous n’avons pas pu rassurer l’autre composante de la société, nos partenaires dans la construction d’un Maroc égale et juste. Nous n’avons pas réussi à mobiliser les hommes pour notre cause d’égalité et de justice.

 

Vous avez choisi de structurer votre livre en deux parties : une analyse historique et 30 portraits de militantes. Comment avez-vous sélectionné ces femmes et qu’est-ce qui, selon vous, les unit malgré leurs parcours très différents ?


Chaque rencontre a enrichi mon parcours. Dès l’âge de 25 ans, j’ai eu la chance de côtoyer des femmes et des hommes inspirants qui m’ont marquée ou accompagnée à différentes étapes de ma vie. À travers ce livre, j’ai choisi de présenter 30 femmes dont les parcours illustrent l’évolution sociale, économique et juridique des Marocaines. Je ne prétends nullement que ce sont les seules femmes du Maroc que l’on peut qualifier de personnes de grand mérite. Mon choix pourrait paraître subjectif, ce que je ne conteste nullement ; mais il n’en demeure pas moins qu’il s’agit là d’une sélection faite par conviction et je l’assume. Toutes les femmes, qu’elles soient en ville ou à la campagne, diplômées ou non, cadres ou travailleuses, font preuve d’ingéniosité et de combativité. Chaque profil met en lumière une cause : éducation, mariage précoce, apprentissage, droit, polygamie, viol conjugal, enclavement rural, accès à la fonction publique ou à des métiers dits masculins. Nombre d’entre elles sont des pionnières.

 

Colette Amram est une figure moins connue que d’autres militantes marocaines. Pourtant, vous lui consacrez un portrait dans votre ouvrage. Pourquoi était-il important pour vous de la mettre en avant ?


Je ne mets aucune femme en avant. Je rends hommage à des femmes que j’admire et respecte. Et justement, Colette Amram en une. je n’ai fréquenté Colette que durant trois mois Et c’était suffisant pour ne jamais l’oublier et oublier ce qu’elle m’a appris. Certaines bases des relations publiques, métier que j’exerce actuellement, me viennent sûrement du savoir que Colette avait généreusement partagé avec moi, alors jeune diplômée d’université, sans aucune expérience professionnelle. La preuve que cette dame était grande et avait du charisme, elle mérite par conséquent d’être citée.

 

Son engagement semble avoir été marqué par une discrétion certaine, loin des projecteurs. Pensez-vous que cela a contribué à ce qu’elle soit moins reconnue aujourd’hui ?


Colette fait beaucoup dans son domaine. Maintenant, c’est vrai, elle a quitté la scène publique avant l’avènement des réseaux sociaux, c’est, à mon avis, la raison pour laquelle elle est moins connue de cette génération. Ce n’est pas seulement l’engagement de Mme Amran qui a été discret et peu connu, mais celui de 90 % des femmes citées dans le livre Brisés et vents, dont l’histoire est restée méconnue. À titre d’exemple, peu de gens savent le rôle qu’a joué Son Altesse la Princesse Lalla Fatéma Zohra auprès de Feu Sa Majesté Hassan II pour lui transmettre les doléances des femmes marocaines.

 

Vous avez mené des recherches approfondies pour écrire ce livre. Avez-vous découvert une anecdote ou un témoignage particulier sur Colette Amram qui vous a marquée ?


Je me suis uniquement basée sur ma mémoire et mon cœur pour écrire le profil de Colette. Il n’y a malheureusement presque pas de documentation sur elle. Je dois aussi expliquer une chose. Pour écrire les profils des 30 femmes citées, je les ai rencontrées personnellement. J’ai discuté avec chacune d’elles. Pour celles qui ne sont plus de ce monde, j’ai échangé avec des membres de leur famille. J’ai aussi beaucoup fait appel à ma mémoire. Je voulais montrer l’impact que ces femmes ont eu sur moi. Je n’ai pas pu rencontrer Colette. Elle était à l’étranger. J’ai échangé avec sa fille et son fils par téléphone. Mais l’anecdote, je l’ai : le jour où je me suis présentée à son bureau. Je n’avais pas de CV avec moi. Je lui ai dit, textuellement : je passais par-là, j’ai vu la plaque de TOP Publicité, et je suis montée. Je veux travailler pour vous. Elle a ri, avec son rire caractéristique, profond et engageant, et a répondu : « je t’engage, tu peux commencer maintenant ? », Il était 16h, j’ai travaillé ce jour-là jusqu’à 18h30, l’heure de sortie du bureau à l’époque. Colette avait beaucoup d’humour, mais aussi de la fermeté. C’est pour ça qu’elle a réussi dans son métier. Une femme qui vous marque au premier contact par sa personnalité et ses qualités.

 

Vous insistez dans votre livre sur l’importance de l’indépendance économique des femmes comme levier d’émancipation. Pensez-vous que cet enjeu est suffisamment pris en compte dans les politiques publiques actuelles ?


À mon sens, pas assez, pour preuve, le Maroc compte 275 000 femmes artisanes réparties sur les douze régions du royaume. En dépit de leur grande créativité, la richesse, la beauté et la quantité des produits qu’elles réalisent, leur détermination, leur résilience, leurs efforts et leur travail ne sont pas optimisés ni valorisés à ce jour. Leur travail devrait être lié à l’économie locale, voire nationale, pour le moment, c’est encore en deçà de ce que cette manne économique pourrait apporter à l’économie du pays.

 

Le féminisme marocain évolue, notamment avec l’émergence de nouvelles formes d’engagement sur les réseaux sociaux. Pensez-vous que cette nouvelle génération poursuit le combat des militantes que vous décrivez dans votre livre ?


J’émets une réserve sur le mot « féminisme ». Oui, une nouvelle génération prend la relève, et c’est formidable. Mais son approche est plus globale. Elle n’est justement pas dans le « féminisme » ; ses revendications sont plus larges. Elles ont trait à la justice sociale, aux droits de tout citoyen confondu, à la liberté pour tous, etc. Les réseaux sociaux vont modifier beaucoup de choses.

 

Par Ibtissam El Miri 

Source : maroc-hebdo.com

 

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